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La technique, la rareté, les dérivés dont le vernis Martin

Le terme « LE » laque est donné à tous les objets ayant reçu l’application de « LA » laque. Il est donc toujours employé au masculin. Que l’on parle d’un « Inro », d’un coffret ou de tout autre objet ayant reçu l’application de cette technique, on dira de celui-ci qu’il s’agit d’ « un » laque ».

La laque résulte de l’exsudation de l’écorce du végétal, c’est la sève récoltée suite à la blessure de l’arbre. Les ouvriers entaillent les branches de l’arbre avec une sorte de couteau et récupèrent le liquide dans une coquille.

Le contenu est versé dans des seaux puis dans des vases. Il est ensuite filtré plusieurs fois à travers des linges afin de l’épurer. La laque est ensuite chauffée au soleil pour que l’eau s’évapore.

En Chine, l’arbre le plus connu pour la production de ce précieux liquide est appelé « Tsi-Chéou ». Au Japon, c’est « l’Urusi » ou le « Foasi ».

Ces arbres contiennent une substance fort nocive responsable d’irritations cutanées. La composition de la laque est la suivante: acide uruchique 85 %, gomme 3 %, eau 9 %, albuminoïdes 3 %.

La laque est originaire de Chine. On connaît déjà des objets en laque datant de l’époque des Zhou (1er millénaire avant Jésus-Christ). La production de laques s’est fortement développée à partir de la dynastie des Han (206 avant Jésus-Christ).

Au Japon, l’art du laque fait son apparition au Ve siècle avant Jésus-Christ, cette technique étant importée de Chine.

La technique témoigne d’un soin et d’une patience typiquement orientaux. La laque ne peut sécher qu’entre 38 et 44°C dans une atmosphère humide. L’artisan procédait en trois étapes pour la réalisation de son oeuvre :

  1. La construction du bâti de l’objet : l’âme de bois est un travail de menuiserie.
  2. La pose de l’apprêt sur cet âme. Cet apprêt est le plus souvent de la laque ou de la colle animale. En général, une trentaine de couches étaient nécessaires avant de recevoir le décor. Et chaque couche de l’apprêt devait être complètement sèche avant de pouvoir recevoir la suivante !

En finale, l’artisan devait impérativement obtenir une surface parfaitement plane. Vient ensuite l’adjonction d’huile végétale et de pigments destinés à donner la couleur désirée à la laque. Le polissage termine cette opération.

  1. La réalisation du décor. Les laques noirs polis (Rô-iro) sont en général les plus appréciés des connaisseurs.

À partir du XVIle siècle, l’Europe connut un engouement extraordinaire pour tout ce qui venait d’Extrême-Orient. Les différentes Compagnies des Indes rapportaient tout ce qui était « produits de luxe » de ces contrées lointaines.

Une approche de l’art du laque. Un article de Vivian Miessen.

La « Verenigde Oostindische Compagnie », ou Compagnie des Indes hollandaise fut une des premières à ouvrir un comptoir en Orient, et c’est ainsi que les premiers paravents et autres objets en laque arrivèrent en Europe.

Les Anglais, dans la deuxième partie du XVIIe siècle, adoptèrent l’idée de plaquer des morceaux de feuilles de paravent sur leurs meubles de luxe. Les Français firent de même un peu plus tard, en se fournissant d’abord via la Hollande.

Le plus souvent, les meubles européens plaqués de feuilles de laque l’étaient en laque de Chine, ou de Coromandel (Chine également, mais se différenciant par le fait que le décor est incisé, un peu à la manière d’une gravure).

Les laques du Japon sont de grande qualité et très chers. La difficulté de s’en procurer au XVllle explique qu’ils datent pratiquement toujours du XVIle siècle. Ils étaient recherchés et précieusement gardés par les principaux marchands-merciers qui les réservaient pour les grands ébénistes et les meubles prestigieux.

Chacun connaît le célèbre tableau d’Antoine Watteau (Valenciennes 1684 – Nogent-sur-Marne 1721), A l’enseigne de Gersaint. Il représente l’enseigne du commerce « A la Pagode » qui était la boutique du célèbre marchand François Gersaint.

Celui-ci vendait toutes sortes d’objets d’Extrême-Orient et était considéré comme l’un des meilleurs experts en laque au XVllle siècle. Il était également organisateur de ventes publiques et fournisseur de panneaux de laque à plusieurs ébénistes parisiens. Il se fournissait notamment en Hollande.

Nous ne pouvons négliger de parler du « Vernis Martin », devenu depuis un terme générique.

Ce vernis fut à la base créé par le français Guillaume Martin (1689-1749), premier vernisseur d’une famille qui compta cinq vernisseurs « à l’imitation de la Chine et du Japon ». Ce vernis, moins coûteux pour le décor de mobilier que l’application de panneaux de laques, servit aussi à harmoniser des meubles au fort galbage, les panneaux de laque ne supportant pas d’être trop arrondis. Le vernis Martin créait le raccord entre ces panneaux afin que le meuble soit visuellement homogène.

Il eut toutefois son existence propre en reproduisant et interprétant des oeuvres de peintres de l’époque appliquées sur les meubles en guise de décor. Le vernis Martin fut également utilisé au XIXe siècle sur le mobilier de style.

Il a existé au XVllle siècle de nombreux autres peintres vernisseurs de talent : Garnier, Vincent… mais leurs noms ont été occultés par la notoriété de la famille Martin. L’Angleterre et l’Allemagne eurent aussi de fameux vernisseurs.

L’époque des « Années Folles » en France verra l’art du laque remis à l’honneur par le grand créateur Jean Dunand (1877-1942) qui reçut l’enseignement de cet art de son maître japonais Sugawara et qui l’utilisa pour la réalisation de meubles, paravents et objets divers.

Louis Midavaine (1888-1978) fit également de beaux travaux en laque comme de superbes paravents.

L’amateur qui voudra approfondir ses connaissances sur l’art de la Chine, du Japon -et des laques- consultera avec grand plaisir une des « bibles » du domaine : le « KO-Ji Hô-Ten » par V.-F. WEBER (Hacker Art Books), New-York, 1974.

Vivian Miessen